Guillain Duvigneau

Journal visuel d’un artiste jardinier en milieu rural, ses joies et ses peines, et de comment il se propose, avec sensibilité mais sans angélisme aucun, de remettre le vivant dans le vivant.

Projets

Haies
Rue Officinale
Glyphosates
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Rue Officinale

Ruta graveolens



Rue, 2025, 165x45, Rue Officinale, sedum, pot, tronc de saule, acier


 

Mon compagnonnage avec la rue officinale dure depuis l’enfance. Un buisson généreux devant la maison des grands-parents, une main qui effleure le feuillage les jours d’été, et cette odeur si étrange, de voyages lointains et de poussière de vieux meuble… 

Le temps passe, l’odeur disparait, et au détour d’une fête des plants, au Château de la Bourdaisière, un petit arbuste qui attire mon attention par ses feuilles rondes et sa couleur glauque, ce gris vert qui varie selon les périodes de l’année. 

Les feuilles froissées distraitement puis les doigts humés. Il me faut du temps pour savoir d’où vient cette odeur, je froisse de nouveau, et de nouveau je hume, j’inspire profondément, je cherche à mettre le doigt mental sur cette résurgence qui danse à la lisière de ma mémoire, et c’est le retour soudain dans le passé, 40 ans compressés en un seul instant. 

Une main qui effleure ce feuillage en passant distraitement dans le jardin des grands-parents.

Je fais quelques recherches, et à tous points de vue cette plante est incroyable, soit poison, soit aromatique, la rue semble ne jamais vouloir se laisser saisir.

Mon propos n’est pas de rentrer dans les détails botaniques, d’autres personnes ont travaillé sur l’histoire de la plante et son extrème plasticité (par exemple ici ) mais un point en particulier m’a marqué et a motivé cette installation : la rue plantée dans l’espace botanique du jardin des plantes à Paris était protégée par une cage. Une cage pour empêcher les femmes de cueillir ses feuilles, car voyez-vous, la plante est terriblement abortive.

Pour les mêmes raisons, sa culture est interdite en France à partir de 1921, la plante se vendant sous le manteau.
Quelqu’un a décidé de mettre une plante sous cage pour empêcher les femmes de contrôler leur corps. 

Et je m’imagine alors cet arbuste chez mes grands-parents, planté là en toute discrétion, dans un acte de désobéissance à la loi du 31 juillet 1920 qui interdit toute propagande pour les méthodes anticonceptionnelles et l’avortement, déjà considéré comme un crime.


Description


Une rue officinale, issue de trois  boutures de mon pied mère, dans un pot blanc, est posé au sommet d’un long tronc de saule, légèrement penché et écorcé (l’écorce de saule contient des salicylates, aux propriétés antalgiques et anti-inflammatoires ). Dans ce tronc sont plantés de nombreux morceaux de fer menaçants et rouillés, certains découpés en forme de shurikens.
Une sorte de couronne, en fer rouillé également et aux pics hérissés, protège la plante.



conclusion


J’ai toujours deux ou trois boutures de cette plante à donner quelque part, je raconte son histoire dès que j’en ai l’occasion.

Elle illustre parfaitement cette place si particulière qu’une plante peut occuper entre une histoire personnelle et celle plus vaste des préoccupations humaines.

Inaccessible, comme une odeur d’enfance dont on ne retrouve pas l’origine, au bout d’un promontoire piégé, derrière une cage en fer, interdite par la loi pour empêcher les femmes de disposer de leur corps et vendue sous le manteau, la rue est toujours là, symbole vivant de cette histoire compliquée entre les humains et les plantes.



Addendum
Bouturage de la Rue Officinale


  1. Préparation des godets
  2. Récupération d’un fond de culture en lasagnes
  3. Tamisage
  4. Remplissage des godets
  5. Prélèvement des boutures sur le pied mère
  6. “habillage” des boutures
  7. Plantation des boutures
  8. Arrosage de plantation
  9. Quelques semaines après, transplant en pot d’apparat


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